2026-10-29 19:10 UTC
LA FLEMME
Je dis que j’écris quand je n’ai pas la flemme. C’est une façon faussement détachée de dire que j’écris si et seulement si je parviens à surmonter tous les obstacles – quand je parviens à trouer le bourdonnement d’anxiété et de culpabilité qui est ma bande son quotidienne du lever au coucher, quand je réussis à initier l’action consistant à me mettre devant l’ordinateur en laissant de côté la vaisselle, quand j’arrive à me dire que ce qui est imparfait mérite d’être dit.
Je trouve encore préférable de me définir comme flemmarde plutôt que souffrante d’anxiété de performance et de trouble du déficit de l’attention. Il m’arrive de ne pas fêter l’anniversaire d’une proche parce que je ne parviens pas à trouver une formule plus percutante et personnalisée que « bon anniversaire », et finis par renoncer, passé 22h30, après avoir ruminé toute la journée sur l’indigence de ma créativité.
La paresse est un mythe aussi tenace que la méritocratie. Il est particulièrement populaire à l’école – intervenant auprès d’enfants, je n’ai jamais rencontré d’enfants paresseux. Diversement contrariés dans leur rapport à l’apprentissage, à la restitution des connaissances, dotées d’une attention laborieusement mobilisable, par contre, j’ai des exemples à la pelle.
Ma flemme est ma peur de n’être pas assez juste, pas assez exhaustive, pas assez originale et percutante. Ma flemme est mon angoisse de rajouter du bruit dans une société si bruyante. Ma flemme est cette soif inaltérable de beauté, de justesse, de justice, d’absolu, qui se dilue dans les contingences quotidiennes venant grossir les affluents de ma fatigue. Ma flemme est une façon de transformer ma difficulté d’initiation de l’action et de hiérarchisation des tâches en résistance frondeuse contre les injonctions productives d’une société qui survalorise la performance. Cette idéologie ne m’inspire que du dégoût mais elle m’a façonnée, comme nous toustes. Ma flemme est ma honte qui a honte d’elle-même.
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